Les coups de langue de la Grande Rousse

Cybercarnet d'une appassionata de la langue de Molière

Cybercarnets

9 août 2003

Carnet Web et défileurs (« blogroll »)

Michel Dumais a, cette nuit, mis en ligne un article fort intéressant sur les notions de confiance et de crédibilité en matière de carnets Web. Cet article me ramène à des réflexions personnelles (et non publiées) qui remontent à plus d'un an. Je m'explique.

Bien que le roux carnet soit né en mars 2002, aucune liste des carnets « fréquentés » n'y est apparue avant le mois de février 2003. Pourquoi ? Conflit entre la carnetière et la langagière. Alors que la langagière aurait pu (dû ?) se contenter de repérer ses pairs dignes de foi, la carnetière a un éventail de lecture plus vaste, qui englobe des diaristes, des carnets thématiques de tout acabit (actualité, technologie, partage et gestion des connaissances, etc.) et, bien sûr, des « polycarnets ». Devais-je me limiter à inscrire (et, implicitement, recommander) des carnets où la coquille était rare, rédigés uniquement en français et par des pairs ? La recommandation d'un carnet « bon enfant » (par exemple) qui n'est pas forcément « culturellement enrichissant » pour le lecteur allait-elle nuire à ma « crédibilité » ?

J'ai ensuite décidé que j'assumais mes lectures. Sans mettre en ligne, sous la rubrique J'y rôde, une liste exhaustive des carnets que je lis, j'ai choisi d'utiliser le défileur pour parfumer mon carnet aux effluves de mes goûts personnels en matière de lecture et d'intérêts. Je ne suis pas forcément d'accord avec tout ce qu'écrivent ces carnetiers, mais je les trouve intéressants et, règle générale, la lecture de leurs écrits me plaît bien, beaucoup ou passionnément. Et je ne ferai pas le ménage dans mon défileur, sinon pour éliminer, de temps à autres, les carnets qui ne publient plus ou presque plus (et encore, pas toujours, puisque leurs archives sont souvent très riches). Cela fait-il des carnetiers qui y figurent des gens dignes de votre confiance ? À vous d'en juger. Les écrits d'un même carnetier sont souvent inégaux (et je m'inclus dans le lot). C'est là un de ses privilèges. La constance, la discipline d'écriture et la liberté entière qui sont le propre d'un cybercarnet digne de ce nom, font en sorte qu'il est difficile de coller une étiquette permanente de qualité à un auteur. Cependant, dans certains cas, cela est possible, je l'admets.

Mais consacrer la crédibilité d'un carnetier entraîne souvent, je crois, l'obligation de le définir sous une catégorie. Et la qualité d'un carnet thématique ou spécialisé ne saurait être déterminée par des néophytes en la matière. Par exemple, je me vois mal juger de la qualité du travail de Denis Boudreau (Cybercodeur - d'ailleurs, ça tombe mal, son carnet est en rade ;). Cependant, je sais que je peux lire ses écrits en toute confiance. Pourquoi ? Nous y voilà ! Je me permettrai de reproduire à la fin de ce billet une portion du travail de Sébastien Paquet, traduit par bibi et révisé par le maître. Je crois qu'il peut apporter de l'eau au moulin. La carnetosphère s'est d'ores et déjà et naturellement dotée d'un système de tri souple et facile à personnaliser. Ce que propose Michel, si je comprends bien, est de « formaliser » tout ça. Mais voilà, ai-je envie de donner une « cote » à mes pairs ? Et sur quoi vais-je me baser, si le champ d'expertise du carnet mentionné dans mon défileur dépasse largement le mien ? Je plagie la cote donnée par un autre ? Je ne remets pas en question le principe. Je me pose la question, tout simplement. Tout comme Mario, qui explique d'ailleurs beaucoup mieux que moi le dilemme auquel nous nous exposerions.

Pour nourrir la réflexion, extrait d'un texte de Sébastien Paquet :

3. Comment le carnet Web stimule la qualité

À ce point-ci de votre lecture, vous devez vous demander « S’il n’y a aucun mécanisme de critique et si n’importe qui peut écrire n’importe quoi dans son carnet Web, comment est-il possible de trouver un contenu de qualité dans les cybercarnets ? » La réponse réside notamment dans le fait que le contenu de qualité se démarque grâce au tissu d’hyperliens généré par la communauté des rédacteurs. Bien qu’aucun processus de révision ne précède l’étape de la publication, il en existe bel et bien un, qui suit de près la mise en ligne.

Au fil de leurs lectures, les carnetiers sélectionnent avec soin l’objet de leurs hyperliens et choisissent inévitablement les plus intéressants. Les textes qui ont été le plus souvent référencés obtiennent bien sûr plus de visibilité. Mais le phénomène est amplifié par les moteurs de recherche tels que Google, qui classe les pages Web selon le nombre de pages qui pointent vers elles. En conséquence, lorsque l’internaute lance une recherche sur un terme, les pages qui se classent au premier rang sont celles qui sont considérées comme étant les mieux documentées et les plus pertinentes par la grande communauté des rédacteurs. La relation entre Google et la visibilité fait l’objet d’un commentaire plus fouillé dans How I Learned to Stop Worrying and Love the Panopticon (« Comment j’ai appris à cesser de m’inquiéter et à aimer le principe du Panopticon »), signé Cory Doctorow et Google Loves Blogs (« Google aime les carnets Web »), signé John Hiler.

Il est à noter que cette dynamique reflète celle de la littérature universitaire : les articles qui sont le plus souvent cités ont une plus grande visibilité et sont davantage lus. Le phénomène s’avère utile en deux volets : premièrement, il encourage les auteurs à produire des textes de qualité, et deuxièmement, il donne à de tels textes la visibilité nécessaire, augmentant ainsi les probabilités que l’on soit dirigé vers eux en effectuant une recherche. De toute évidence, dans les deux cas, il est implicite que l’on doit avoir confiance en la communauté pour accepter que la reconnaissance de la qualité soit tributaire du nombre de citations. Il est également à noter, pour ce qui est du rendement des références sur la visibilité, qu’ils véhiculent jusqu’à un certain point le pouvoir de structurer les connaissances, une relation qui est étudiée plus avant et d’un point de vue critique humaniste dans le document de Walker intitulé Links and Power : The Political Economy of Linking on the Web (« Hyperliens et pouvoir : l’économie politique des chaînons du Web »).

Le principe de propriété individuelle est un autre facteur nourricier des points d’émergence de la qualité. Bien que les carnetiers participent à une communauté, le contenu d’un carnet n’est pas un espace communautaire ; il relève de la seule et entière responsabilité de son rédacteur. Cela étant dit, la plupart des gens écrivent pour être lus et toucher l’esprit des lecteurs. Comme pour toute publication, la meilleure façon de construire et de conserver un lectorat est de produire un contenu d’une qualité supérieure et constante. Puisque chaque individu prend des décisions personnelles en regard de ses choix de lecture, les carnets de qualité sont lus régulièrement par plus de gens, sont donc cités plus souvent, et figurent au sein d’un plus grand nombre de défileurs (blogrollers ou blogrolling lists).

La notion de propriété personnelle est la caractéristique qui distingue les carnets Web des forums électroniques, notamment les listes de discussion, où n’importe qui peut écrire n’importe quoi et aboutir dans la boîte courriel de tous les participants (sauf si un modérateur est en poste, mais ce genre de gestion centralisée ne fonctionne qu’avec des groupes restreints). En revanche, même si un rédacteur de carnet Web peut écrire ce que bon lui semble, il doit, avec le temps, se bâtir une réputation s’il veut être lu. Selon David Walker, « Les utilisateurs de carnets Web ne votent pas à l’intérieur du site, ils votent en sélectionnant le site en tant que ressource-guide digne de confiance. Concrètement, ils disent à l’auteur du site : « vous faites les choix que j’aurais faits, si j’en avais eu le temps. » » Mais encore, comme les carnets Web conservent tous les écrits d’un individu au fil des mois ou dans années en un espace précis, les gens sont davantage portés à se soucier de ce qu’ils y versent.

Pour résumer les deux points précédents, le contenu de qualité se retrouve dans les carnets Web en dépit de l’absence d’un contrôle centralisé, mais grâce à un processus continu et multiple d’étapes de révision post-publication, et parce que les apports méritoires peuvent être publiés, lus, et cités sans risque d’être accolés aux écrits de qualité inférieure.

À lire également : Vers un carnet Web structuré.

La discussion

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Votre analyse est juste et on devine facilement qu'elle est étayée par une certaine pratique de la publication à travers un carnet. Toutefois, la majorité des sites de qualité ne disposent pas encore de fil de syndication RSS, et l'usage du carnet me semble encore l'affaire de technophiles avertis.

Qu'en sera-t-il de cette "objectivité naturelle" de la carnetosphère lorsque celle-ci prendra des proportions plus conséquentes, que les entreprises se seront "jetées" sur cette technologie?

Il me semble que tant que c'est l'affaire d'une communauté restreinte (relativement), les phénomènes que vous évoquez sont effectifs et la qualité rédactionelle reste un attribut quasi naturel.

Pour ma part, je reste humble car je dois fournir encore des efforts pour améliorer ma pratique. Heureusement, je dispose de ressources dignes d'intérêt pour essayer de remplacer tous les petits termes "franglais" dont je ne parviens pas toujours à me défaire.

Écrit par Omar RABHI le 10 août 2003

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