Les coups de langue de la Grande Rousse

Cybercarnet d'une appassionata de la langue de Molière

Rectifications de l'orthographe

6 décembre 2003

C'est à trente ans que les réformes sont belles...

Comme l'ont fait certains druides, je suis les progrès de la réforme de l'orthographe depuis quelques années déjà, de plus près depuis la fin de l'an 2000. L'oeil en alerte, un doute en poche, je me balade d'un écrit à l'autre, d'un blâme à une congratulation, d'un étonnement rébarbatif à un étonnement un tantinet craintif. Je digère, je réfléchis et j'observe. Il faut savoir que la réforme telle qu'elle est prescrite (d'aucuns diront « suggérée ») aujourd'hui, est née de propositions adoptées par l'Académie française en 1975. Or, il est aussi important de savoir que cette même Académie faisait volteface en 1987, en rejetant d'une condamnatrice proposition la quasi-totalité des rectifications proposées en 1975. Adieu rectification des anomalies, normalisation des conjugaisons et simplification des graphies ! Encore en 2002, il s'en trouvait pour se réjouir de la chose, avec un peu trop de hâte et des informations pour le moins incomplètes, semble-t-il. Bien que ce soit le Conseil supérieur de la langue française qui entérinait officiellement l'orthographie rectifiée en 1990, l'Académie allait reconnaitre officiellement le fait nouveau en intégrant à la neuvième édition de son dictionnaire. Cependant, l'Académie souligne que son appui au Conseil était fait sous réserve que les éléments de la réforme soient soumis à l'épreuve du temps. De même façon, elle conserve dans la neuvième édition de son dictionnaire les graphies traditionnelles, qui y resteront bien au chaud, tant et aussi longtemps que les recommandations ne seront pas passées dans l'usage.

La reconnaissance officielle et le sceau de l'Académie : de combien de temps disposons-nous ?

Si la liste est longue et le chemin du renouveau ardu, les ressources et les ouvrages de référence se multiplient et s'étoffent, aujourd'hui plus que jamais. Depuis les premières propositions de l'Académie, en 1975, il nous aura donc fallu presque 30 ans pour que la volonté de réussir la transition soit assez forte pour mettre à la disposition du public tout un éventail de recommandations, d'outils et de ressources vouées à l'implantation de ces nouvelles normes franco-langagières. Pendant 30 ans, année après année, et plus sérieusement depuis 1990, il faut bien l'avouer, la réforme a frayé son chemin et investi le quotidien en cherchant à l'apprivoiser. Si je devais comparer le tout à un accouchement, je dirais que la dilatation est à dix centimètres ! Aboutissons, ma foi !

Mais retournons à nos moutons. L'usage fera-t-il en sorte que l'Académie éliminera la graphie traditionnelle de la prochaine édition de son dictionnaire ? Il sied ici de s'interroger sur le temps dont nous disposons. Alors que le premier tome de la neuvième édition (A à enzyme) est paru en 1992, le deuxième (Éocène à mappemonde) est paru en 2000. Au 13 novembre 2003, l'Académie en était à négation. Alors que la huitième édition aura réclamé 57 années de travaux, on nous en faisait miroiter une douzaine pour la publication complète du neuvième, ce qui nous mènerait quelque part en 2004. Un doute m'assaille. À vue de nez, nous avons devant nous cinq belles grosses années bien charnues avant que le couperet académicien ne retombe sur la lettre A, pour remettre sur le métier 10 fois son ouvrage. C'est à ce moment que l'impératrice de la langue française décidera si l'usage rend éphémères ou permanentes les rectifications. Y arriverons-nous ?

Pas d'affolement !

Il a été entendu que les propositions des experts devraient être à la fois fermes et souples : fermes, afin que les rectifications constituent une nouvelle norme et que les enseignants puissent être informés précisément de ce qu'ils auront à enseigner aux nouvelles générations d'élèves ; souples, car il ne peut être évidemment demandé aux générations antérieures de désapprendre ce qu'elles ont appris, et donc l'orthographe actuelle doit rester admise.
La situation est en fait la même qu'en 1835, quand la graphie oi fut remplacée par la graphie ai conforme à la prononciation d'usage dans les mots j'avais, j'aimais, français. Chateaubriand approuva cet ajustement, tout en continuant d'écrire comme il en avait l'habitude.
Présentation du Rapport, devant le Conseil supérieur de la langue française, 19 juin 1990.
Et voilà ! Souplesse. Évolution. Simplification. Jugeotte et action ! Évidemment, les langagiers et les enseignants sont les premiers touchés. Les uns parce qu'ils doivent être en mesure d'offrir l'orthographe rectifiée à leur clientèle et de leur proposer une normalisation basée sur le mariage de l'usage et des règles ou tout simplement sur les recommandations pures, et les autres parce qu'ils doivent mettre à la disposition des apprenants le français des générations futures, dont ils seront partie intégrante. J'offre à mes clients les plus « ouverts » de réviser leurs textes selon les règles de la nouvelle orthographe. À cette étape-ci, il n'est pas nécessaire d'en connaitre par coeur tous les détails, mais bien de suffisamment les maitriser pour être sur le qui-vive au bon moment, et recourir à des réflexes de validation qui devraient, de toute façon, compter parmi les plus grandes forces de tout langagier qui se respecte.

Vous le faites probablement déjà...

J'aime évoquer l'exemple du mot « évènement », qui s'écrit de plus en plus et depuis belle lurette déjà selon la graphie rectifiée, sans que l'on s'en aperçoive. Déjà, depuis quelques années, je signalais à mes clients, dans les rapports de révision, de rédaction ou de traduction, la nuance entre la graphie traditionnelle (événement) et la rectifiée. Ce passage à la nouvelle orthographe ne doit pas effrayer. Il contribuera à rendre plus doux et plus logique l'apprentissage de ce français si merveilleux, qu'il soit langue maternelle ou étrangère. Les enseignants aux tempes grises se souviendront du passage du système anglais au système métrique, de la réforme de l'enseignement en mathématiques, de la réforme grammaticale. Le changement a du bon et ne doit pas faire peur. Presque 30 ans à mijoter, ça ne suffit pas ? Il est temps de servir la soupe (à l'alphabet). Et elle a du bon.

NDLGR : Ce texte est rédigé en orthographe rectifiée. Sujet oblige ! Ce carnet adoptera d'ailleurs bientôt la nouvelle orthographe pour tous ses billets.

La discussion

1

En orthographe rectifiée, "connaître" s'écrit "connaitre".
(Voir la phrase "À cette étape-ci, il n'est pas nécessaire d'en connaître par coeur tous les détails...")

Écrit par Victor le 7 décembre 2003
2

Eh ! j'en avais oublié un...(si vous avez remarqué, "reconnaitre" était conforme) comme quoi les vieilles habitudes sont difficiles à perdre... Merci !

Écrit par grande rousse le 7 décembre 2003
3

Magnifique. C'est intéressant de voir comment la langue évolue de façon rapide... rapide oui. Le français moderne a quelques siècles derrière lui, et pourtant on ne parle là que de quelques dizaines d'années.

Écrit par karl le 7 décembre 2003
4

Sympa le billet. Je pensais en écrire un aussi un de ces quatre sur le sujet. Aimant le français, mais aussi la logique (je suis dans l'informatique :)), je trouve les recommandations de 1990 tout à fait sensée, et m'éfforce de les utiliser et de les répandre autour de moi ^^

En revanche il est vrai que le pouvoir est du côté des enseignants, la plupart des adultes ayant en général du mal à réapprendre ou à accepter des modifications d'orthographe :/

Écrit par Darken le 8 décembre 2003
5

> (...) trouve les recommandations de 1990 tout à
> fait sensée[s], et m'[e]fforce de les utiliser et
> de les répandre autour de moi ^^

La logique et la langue française veulent également que les adjectifs s'accordent au pluriel et qu'on n'accentue pas une voyelle précédant une double consonne :)

Écrit par Benoit le 14 décembre 2003
6

Pour de plus amples informations sur la réforme de l'orthographe, consultez le lien suivant :

"http://www.druide.com/points_de_langue_18.html"

M

Écrit par Martin le 12 janvier 2004
7

Mon cher Martin, cet hyperlien est le premier du billet (il est contenu dans le mot « druides ». ;)

Écrit par grande rousse le 12 janvier 2004

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