Cybercarnet d'une appassionata de la langue de Molière
Tout au long des RIMA, je me suis promené (comme tous les participants d'ailleurs) d'ateliers en conférences, de discussions en rencontres, de découvertes en trouvailles. Évidemment, tout cela s'est fait cahier sous le bras et stylo en main. Dans mes notes, ici et là, reviennent quelques mots anglais que je me suis refusé de traduire à la légère, ne trouvant pas spontanément d'équivalents aussi complets, aussi forts et aussi évocateurs en français. J'ai donc commencé mes recherches hier soir. Elles ont enfin abouti ce matin. Étymologie, corpus, synonymes, banques de terminologie, ont été remués, épluchés, explorés et digérés. Il est rare que je puisse arriver en aussi peu de temps à conclure sur la traduction de mots qui semble rester sans réponse dans bien des cas. Même Mario, qui connait très bien la signification et la portée de ces vocables particuliers, tant en théorie qu'en pratique, se fait hésitant lorsque vient le temps de les livrer en français. Et cela est tout à fait justifié et explicable. Les ressources terminologiques (connues et de consultation rapide) en la matière sont décevantes. Je dois quitter la maison dans quelques minutes, vie de famille et spectacle à la maison de la culture de l'arrondissement obligeant... Mais je ne résiste pas à l'envie de poster mes résultats. La démarche, l'explication et les sources seront ajoutées à mon retour.
NDLGR : Mise à jour effectuée le 21 mars 2004 :
Empowerment : capacitation
Tipping point : point de basculement
Fiddling : tripatouillage
« Empowerment » : définition
Je reprendrai ici une définition tirée d'un document du Groupe Recherche Focus, citée et bonifiée par Mario (en élargissant à raison sa portée au contexte professionnel) :
Les auteurs et chercheurs s'entendent tous pour dire que l'« empowerment » est avant tout un processus par lequel une personne se trouvant dans des conditions de vie plus ou moins incapacitantes, développe, par l'intermédiaire d'actions concrètes, le sentiment qu'il lui est possible d'exercer un plus grand contrôle sur les aspects de sa réalité psychologique et sociale [et j'ajouterais professionnelle]. Ce sentiment peut déboucher sur l'exercice d'un contrôle réel.Premier réflexe : jeter un oeil aux traductions proposées par le GDT et Termium, mes premiers arrêts en matière de terminologie. Autant que faire se peut, je suis à la recherche d'un seul mot. Trois choix se dégagent de la recherche (à ce point-ci embryonnaire) : habilitation, responsabilisation et autonomisation. Aucun de ces mots ne rend justice à la force du mot « empowerment », qui sous-entend l'acquisition et l'utilisation d'outils et de connaissances, la prise de conscience de sa valeur et la capacité de changer les choses, le tout en passant par l'action concrète et conduisant ultimement à l'exercice d'une influence significative sur son environnement et sa condition.
Les mots habilitation et autonomisation sont pour le moins restrictifs, l'un faisant davantage appel à l'acquisition d'un droit et l'autre laissant pour compte l'interaction avec l'environnement et la communauté. Si l'autonomisation est une étape précieuse de l'« empowerment », elle n'est pas forcément implicite, selon moi, de l'influence exercée sur les décideurs de l'étage supérieur et de ses pairs, afin d'en arriver au point de basculement (nous y reviendrons) et d'avoir un impact, une influence, voire un ascendant certain sur l'ensemble d'un réseau, un groupe de communautés et inévitablement, la société.
Bref, en termes clairs et succincts, la définition de l'« empowerment », voulue plus large que limitée à un groupe d'individus en particulier (par exemple les employés d'une entreprise, les communautés pauvres ou les acteurs du milieu de l'éducation), revient à ceci : Processus par lequel un groupe d'individus acquiert les capacités de changer les choses et d'influencer son environnement tant en théorie qu'en pratique. C'est ensuite par l'action et la mise en pratique des capacités ainsi acquises que le groupe démontrera le bien-fondé des changements générés par l'acquisition de nouvelles valeurs et de réflexions éclairées sous un jour nouveau. Si le mot « restriction » est l'ennemi juré de la notion même d'« empowerment », il l'est aussi en matière de définition et de vocabulaire. L'« empowerment » est un phénomène social qu'il faut pouvoir utiliser au sein de tous les milieux. Pour être bien cernée, la portée de ladite définition doit être élargie afin d'en permettre l'assouplissement et la personnalisation aisée, le cas échéant, selon et par la communauté au sein de laquelle elle est utilisée.
Capacitation
Le mot clé de la définition d'« empowerment » est sans aucun doute capacité. Être, devenir capable. Capable de : qui a les qualités nécessaires, les compétences requises, le pouvoir (de comprendre, réaliser, agir, faire basculer...). De spectateur, on devient acteur et puis metteur en scène. On devient un élément clé de la collectivité par ses choix et ses actions. Le mot est déjà présent dans l'usage. De toutes les sources consultées, en voici une que je privilégie pour sa pertinence : Les mots clés du renforcement des communautés (aussi en anglais en espagnol en portugais et en russe). L'ouvrage ne prétend pas être une base terminologique, mais constitue un excellent point de départ en matière de vocabulaire lié de près ou de loin à la capacitation des communautés. S'il se veut davantage un repaire de concepts « adressés en tout premier lieu à ceux qui travaillent avec les communautés sur le terrain, mais devraient présenter aussi de l'intérêt pour les planificateurs, les activistes, académiciens, étudiants, chercheurs, programmeurs, gestionnaires et administrateurs qui sont concernés par l'élimination de la pauvreté et le développement durable de communautés à bas revenus », il a néanmoins une valeur certaine dans une optique élargie de la capacitation des communautés, quelles soient-elles.
Et du mot capacitation naissent les dérivés : capacitant (adjectif pour désigner les outils, éléments ou apprentissages favorables à la capacitation), et, bien sûr, le verbe capaciter : rendre capable.
Analogies et capacitation
Si de tels parallèles ne sont pas indispensables, il est intéressant de constater qu'en biologie de la sexualité, la capacitation fait référence aux « changements fonctionnels que subissent les spermatozoïdes dans les voies génitales féminines, qui leur permettent de féconder un ovule » (source). La notion du passage à la fertilité est particulièrement significative, puisqu'il devient facile de l'associer par analogie à la fertilité des esprits et des comportements qui passent de la passivité à l'action. De même façon, le GDT confirme la définition précédente (biologie, embryologie) et nous offre, toujours en biologie, les suivantes : « Obtention, octroi ou mise en œuvre d'une capacité », et « Action d'activer » (le second étant moins courant, souligne-t-on). Que dire de plus ? Je n'ai pas poussé les recherches au point de découvrir où était cachée la première occurrence du mot capacitation en tant que traduction d'« empowerment », mais je tiens à souligner la pertinence de ce choix et le mérite de son auteur, qui soit-il, et à le remercier d'avoir facilité d'autant la validation de ce mot dont l'existence gagne à être connue et dont l'usage mérite de se répandre.
« Tipping point » : définition
Impossible d'esquisser une définition de « Tipping point » sans citer l'ouvrage de Malcolm Gladwell, paru en 2000. La traduction en français de l'ouvrage a été publiée récemment, en 2003, et intitulée : Le point de bascule. Gladwell a emprunté au vocabulaire des épidémiologistes pour désigner le point de non-retour d'une épidémie, le moment où ses ravages sont reconnus incontestables et irréversibles, le moment où elle explose. Dans une entrevue accordée à l'hebdomadaire Construire, en 2002, l'auteur explique ce qu'il entend par « tipping point ». Je n'en reprendrai qu'une partie, fort éloquente cependant :
[...] certains phénomènes de société, ayant tout à coup comme atteint leur masse critique, se développent de façon aussi foudroyante qu'un virus. Le Tipping Point décrit ce moment précis où les choses basculent.Si la traduction de tipping point par point de bascule ne saurait être considérée erronée, elle ne rend pas justice à toute la portée de l'expression.
Le « tipping point » désigne un moment précis dans le temps, un moment charnière, un point tournant, culminant, le point d'un nouveau départ. Si ce moment est statique en ce qu'il désigne l'instant précis où l'équilibre des forces s'apprête à être renversé, les unes s'apprêtant à céder le pas aux autres, il fait également référence à un océan de chamboulements, de chavirement, de dérangement de désorganisation ET de réorganisation. Il est le résultat de l'action souvent (sinon toujours) créée par la capacitation. Or, cette incontournable et obligatoire notion d'action ne transparaît pas suffisamment dans le mot bascule qui véhicule aussi l'alternance de mouvement en son sens. Il n'est pas question ici d'alternance, mais bien de révolution des mentalités, des comportements et de la pratique. Il s'agit de l'atteinte d'une masse critique où un passage à autre chose a été provoqué par le rassemblement de gestes et d'actions jadis isolés, mais qui ont lentement contaminé l'ensemble d'une société ou d'une communauté. Le basculement, pour sa part, désigne vraiment l'action de basculer et représente beaucoup mieux la réalité que l'on essaie ici d'évoquer, d'exprimer et d'expliquer que ne le fera jamais le mot bascule, plus mièvre dans ce contexte et beaucoup moins précis.
L'expression point de basculement plaira sans doute beaucoup plus aux gens de terrain, eux qui savent toute l'énergie dont il est porteur. Il faut se rappeler que les mots n'existent pas pour affadir la réalité mais bien pour l'illustrer de la façon la plus fidèle et la plus précise possible.
Le Secrétariat du Conseil du Trésor l'a d'ailleurs compris, comme on peut le constater en lisant un document intitulé Changer la culture de gestion : Examen de la documentation et bibliographie annotée, et qui fait référence au livre de Malcolm Gladwell.
« Fiddling »
Je réentends Seymour Papert prononcer le mot « fiddling » lors de sa conférence aux RIMA 2004. Je le revois agiter ses doigts habiles, comme s'il manipulait de petits objets imaginaires, les retournait, les replaçait, en jouant avec l'ordre et le désordre, en essayant n'importe quoi, juste pour voir, juste pour explorer, en se permettant tout et n'importe quoi, mais toujours à l'affût d'une solution, de la combinaison gagnante, de l'agencement le plus favorable, d'un résultat. Un affût bien particulier, avec à peine l'état d'éveil nécessaire à la reconnaissance d'une solution attrapée au vol et rencontrée sur le chemin du hasard. Car toute l'attention est reportée sur la manipulation et l'essai aléatoire. Je le réentends demander à l'auditoire attentif : « Comment pourrait-on dire ça en français ? ». Et Mario se penche alors vers moi, l'oeil habité d'un point d'interrogation inquisiteur (il y fait d'ailleurs référence ici). Je suis alors à deux ou trois tables de distance, en état de semi-panique. Non, je ne jetterai pas à la volée une traduction impulsive, surtout pas pour la proposer à Seymour Papert. Non. J'ai alors adressé un regard que j'imagine semi-affolé, semi-autoritaire à Mario, en hochant la tête et le doigt qui disaient non à l'unisson.
L'intervention était d'autant plus délicate que le mot relève d'un niveau de langue familier et que l'on se doit d'en respecter l'esprit et le parfum populaire, voire vernaculaire. Et puis le mot doit être sympathique, donner envie de plonger, de toucher, d'essayer. Les premiers mots qui me sont venus en tête sont tripotage et le québécois taponnage. Mais je les ai rejetés d'emblée, car leur connotation péjorative est trop importante, trop présente. On doit ici illustrer la manipulation libre, l'exploration et la recherche par tâtonnement, l'essai sans idées préconçues, en faisant presque fi des connaissances et du savoir. En bref, on doit apprivoiser ou réapprivoiser l'agencement, l'approche et la forme des objets (d'apprentissage ou autres) pour découvrir de nouvelles façons de faire, de prendre, d'apprendre et d'enseigner. Cette manipulation à tâtonnement ne saurait être mieux représentée que par le mot tripatouillage. Quand il cherchait à illustrer le « fiddling » en manipulant et en retournant ses petits objets imaginaires, c'est ce que Seymour Papert faisait : il les tripatouillait.
Le message de Seymour Papert, lorsqu'il fait référence au fiddling et comme je l'interprète, était on ne peut plus clair : Il y a des moments dans la vie où il est plus important de dire « j'essaie, juste pour voir et explorer » que de dire « je cherche pour trouver ». Et en ces moments particuliers, il est important de succomber aux délices du tripatouillage... juste pour le plaisir de découvrir, d'expérimenter et de manipuler en toute liberté, le plaisir de bidouiller une feuille de style, de trifouiller dans un amas d'objets hétéroclites, de fureter, de farfouiller, de fouiner avec les yeux, les mains, les doigts et un peu, un tout petit peu... la tête ! ;)
NDLGR : Surtout, résistez à la tentation de traduire le mot fiddling par une savantissime appellation. Vous risqueriez de le dénaturer.
Dès hier, l'analogie dans le domaine de la biologie m'avait enthousiasmé pour ce qui est de "capacitation". J'aime bien l'évolution que tu fais faire à la définition trouvée chez le groupe "Recherche Focus"; elle me parle ! À la lumière de ces trouvailles, j'ai le goût de poursuivre l'écriture de ce billet pour mettre davantage l'emphase sur le "processus par lequel un groupe d'individus acquiert les capacités de changer les choses et d'influencer son environnement tant en théorie qu'en pratique."
Ta démarche de traduction, à ce stade-ci, nous lance vers un filon plus précis qui m'indique l'à-propos de ne pas avoir saisi la première inspiration qui te venait. Je comprends mieux ta mimique du moment où je me suis retourné vers toi pendant la conférence de M. Papert... Tu deviens sage Grande Rousse.
J'ai hâte de voir la suite...
On ne pourrait rêver de mieux, un Édouard (anglophone qui maîtrise le français) et un Mario (engagé jusqu'aux oreilles en capacitation dans le domaine de l'éducation)qui me laissent des commentaires constructifs ! Merci. J'espère que la suite, maintenant achevée, vous sourira tout autant.
Belle cousine, je suis complètement admiratif de votre volonté de traduire et de l'énorme travail que vous a donné "empowerment". Mais la traduction par un mot aussi raide, aussi emberlificoté ne me paraît pas bienvenue: j'aurais préféré une périphrase plus souple à l'opposé de cette propension à faire "maigre". Malgré ces réserves, toutes amicales, beaucoup de compliments pour votre carnet que je lis tous les jours.
Je suis un anglophone qui parle le français et qui essaie de ne pas le massacrer. Que dire? Cette endroit est toujours interessant et laisse une envie de revenir. Bravo pour le travail effectué en recherche et en rédaction.
Empowerment = capacitation plutôt que habilitation... Réflexion éclairante. Quand je lis, j'acquiesce. Quand je parle et que j'essaie d'utiliser le mot "capacitation" j'hésite. C'est correct, mais ça ne glisse pas en bouche.
Selon mon sentiment hexagonal, le mot "tripatouillage" est très péjoratif. Ainsi, on parle des tripatouillages des hommes politiques en pensant à des malversations.
J'utiliserais plutôt "bricolage" (utilisée notamment en psychologie, p.ex. "bricolage identitaire") ou "bidouillage", très populaire chez les informaticiens. J'aurais une préférence pour "bidouillage" qui rend bien l'idée qu'on recherche une solution par différents essais sans trop se prendre au sérieux.
Pour ce qui est de empowerment,
je dois justement trouver un terme équivalent à celui-ci pour un travail dans un de mes cours mais on doit aussi trouver un verbe pour empower et je ne suis pas très pro-capaciter. Que diriez-vous d'autonomiser? et d'autonomisation?
Ne pas oublier qu'on parle d'empowerment en éducation...