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16 novembre 2008

La blogosphère éducative en France fait l'objet d'une surveillance ministérielle officielle

Dimanche dernier, Philippe Watrelot nous informait qu’un appel d’offres bien particulier avait récemment été lancé: «Veille de l’opinion pour le compte du ministère de l’éducation nationale». Cette semaine, j’ai suivi avec intérêt le fil des événements par l’entremise de Rue89 et du Nouvel Observateur. Plusieurs blogueurs ont témoigné de leur état d’âme sur la question dont Ostiane, Luc Cédelle et le profencampagne.

Dénoncé par Jack Lang qui parle de «flicage des professeurs», Philippe revient ce soir sur l’initiative en précisant son «sentiment sur cette affaire»:
«Certes le milieu enseignant est réactif et même, convenons-en, quelquefois parano. Il est tentant de voir dans chaque acte politique un complot et une intention inavouable. Mais j’ai montré aussi que cet événement a été amplifié par tout ce qui précède. En ce qui concerne cette veille, elle me semble surtout refléter la manière dont se construit aujourd’hui l’action publique : beaucoup de communication et une action guidée par une prise en compte des opinions (en essayant éventuellement de jouer les unes contre les autres comme les parents ou les élèves contre les enseignants).»

«Leaders d’opinion» et «lanceurs d’alerte» semblent être les mots-clés de l’opération qui, selon «l’éduc nat» consiste à:

  • Identifier les thèmes stratégiques (pérennes, prévisibles ou émergents)
  • Identifier et analyser les sources stratégiques ou structurant l’opinion
  • Repérer les leaders d’opinion, les lanceurs d’alerte et analyser leur potentiel d’influence et leur capacité à se constituer en réseau
  • Décrypter les sources des débats et leurs modes de propagation
  • Repérer les informations signifiantes (en particulier les signaux faibles)
  • Suivre les informations signifiantes dans le temps
  • Relever des indicateurs quantitatifs (volume des contributions, nombre de commentaires, audience, etc.)
  • Rapprocher ces informations et les interpréter
  • Anticiper et évaluer les risques de contagion et de crise
  • Alerter et préconiser en conséquence

Philippe parle d’une possibilité de «contournement des interlocuteurs traditionnels (les syndicats et les associations)» qui souffrent de «la fin des “mis-à-disposition”» et des «baisses drastiques des subventions» qui compromettent la santé de nombreuses associations pédagogiques telles le CRAP-Cahiers Pédagogiques et le Café pédagogique, entres autres. Le ministère de l’Éducation nationale parle plutôt (dans cet addendum du lundi 10 novembre, à 23h36 cité en pas de cette page) «d’une surveillance qui remonte à 2006, mais qui a simplement mué, notamment cette année, vers une veille accrue sur le Net, évolution du militantisme oblige. L’équipe de Xavier Darcos (le ministre du cabinet Sarkozy) précise par ailleurs que “tous les grands ministères ont un budget alloué à la veille de l’opinion”.»

La blogueuse Ostiane me paraît avoir la réaction la plus juste dans tout ce que j’ai lu:

«Nous sommes là! Vous voulez comprendre? Et bien venez, participez, entrez dans la ronde, vous y êtes invité! Nous ne serons pas toujours d’accord, et alors? Vous ne serez pas forcément accueilli avec les usages du politiquement correct, et alors? C’est le risque à prendre. Mais derrière ce risque, et comme en résonance immédiate, le mot “ensemble” trouve toute sa puissance. Ensemble, même différents. Ensemble même sans être d’accord. C’est cela la force d’Internet. Être ensemble malgré la distance et en dépit des idées qui nous séparent.»

Dans le contexte où seront «investis» 220.000 € pour 2009 dans cette opération de surveillance de l’opinion sur La Toile, plusieurs questions se posent dont le recours à l’anonymat d’un pseudonyme (je comprends mieux l’excellente Samantdi) et le niveau de «richesse de la blogosphère éducative» qui suscite autant d’attention! Et au Québec, a-t-on connaissance d’une telle veille de la part des autorités du MELS?

Dans «Souriez, vous êtes grillés…», Vincent Delfau pose la fatidique question: «Syndrome Big Brother ou simple revue de presse ?» Il faut quand même dire qu’Internet reste un lieu public et que le gouvernement comme n’importe qui y est le bienvenu. Ce qui étonne réside davantage dans les moyens pris pour «faire remonter» les informations jusqu’en haut sans qu’on juge utile de s’investir dans ces mêmes espaces de conversation pour montrer sa bonne foi de gouvernant à l’écoute des préoccupations de chacun, capable d’authenticité et de transparence. Si j’écris quelque chose qui dérange, j’aime mieux le savoir directement sur mon blogue (ou à la limite, par un contact direct et privé) que de l’apprendre après coup, sans avoir pu m’expliquer convenablement. C’est probablement ce sentiment soudain qu’on «nous espionne» qui a pu remuer autant la blogosphère éducative chez nos cousins.

Preuve que la blogosphère éducative d’ailleurs passe pour être des plus dynamiques…

La discussion

1

Je sais que des directeurs à mon école lisent certains d'entre nous. Un adjoint y a fait allusion en CPEE (Comité de Participation des EnseignantEs) la semaine dernière alors que j'exprimais qqch de positif. Il me dit que c'est pas tjrs ce qu'il lit sur nos blogues ;-) C'est sûr, parfois je suis positif, parfois négatif, parfois cynique, parfois... ... ...

Écrit par Sylvain le 17 novembre 2008
2

@sylvain Que ta direction lise des blogues (nonobstant le but), c'est un pas dans la bonne direction non ?

Écrit par Éric Noël le 17 novembre 2008
3

@Eric : j'ai pas dit le contraire ! Qu'ils lisent est qqch de bon au départ. Après, ça dépendra toujours de ce qu'ils font avec ces lectures :-)

Écrit par Sylvain le 17 novembre 2008
4

@Sylvain et @Eric
Effectivement le fait que la Direction lise des blogues alimentés par des enseignants est, à prime abord, un pas dans la bonne direction (Sylvain) mais il y a toujours un risque de ce qui sera fait par la suite (Eric). C'est la raison pour laquelle le fait de s'exprimer publiquement n'est jamais chose aisée et que cette démarche demande d'y penser sérieusement avant de plonger! Je me range par conséquent du côté de celles et de ceux qui prônent l'obligation d'indiquer son nom plutôt qu'un pseudonyme de manière à éviter tout dérapage.

Écrit par Guy Vézina le 17 novembre 2008
5

Monsieur Asselin,

Ayant la chance d'être vieille et permanente dans mon établissement, je pourrai vous parler d'un jeune confrère précaire dans un autre établissement qui, bien que publiant sous un pseudonyme et n'ayant jamais laissé d'indice permettant de l'identification de son école, a été obligé par sa direction non seulement de fermer son blogue et mais aussi menacé de congédiement s'il continuait de réfléchir publiquement.

Cette histoire s'est passé en 2008 dans une grande ville du Québec envers quelqu'un qui avait tout pour devenir un grand enseignant, mais à qui, depuis le début de sa carrière, on ne fait que mettre des bâtons dans les roues.

Écrit par Missmath le 18 novembre 2008
6

Finalement, vous semblez dire que «la prise de parole» des profs, en public, sur Internet n'est pas chose si simple, surtout quand on assume son identité. Ce n'est pas normal ce qui se passe dans certaines situations où le simple fait de s'exprimer, en tout respect, entraîne des représailles. Mon expérience est à l'effet que ça s'améliore, mais... je veux bien croire qu'on a encore beaucoup de chemin à faire...

Ça me fait penser qu'un article sur l'anonymat et les blogues, dans la perspective de la liberté d'expression, va paraître sous peu dans la revue «Les Cahiers du 27 juin». Ça risque d'être intéressant, surtout qu'il touchera en partie, le secteur de l'éducation.

En France, un autre article sur le sujet de ce billet est paru aujourd'hui, «Les oreilles ministérielles du Net affolent la blogosphère des profs».

Écrit par Mario Asselin le 19 novembre 2008

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